Brandt en liquidation judiciaire : 700 salariés vont être licenciés

La chute de Brandt n'est pas le fruit d'un coup de tonnerre soudain, mais l'aboutissement d'une lente agonie.
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Ce jeudi 11 décembre 2025, le tribunal des affaires économiques de Nanterre a prononcé la liquidation judiciaire de Brandt, signant l'arrêt de mort du dernier grand fabricant de gros électroménager en France. Un fleuron industriel centenaire, dont les marques iconiques – Brandt, Vedette, Sauter, De Dietrich – ont rythmé le quotidien de générations de Français, s'effondre, emportant avec lui les espoirs et les emplois de près de 700 salariés. C'est une page de l'histoire industrielle française qui se tourne dans la douleur et l'incompréhension.

Le choc est immense, un "traumatisme" national selon les mots de François Bonneau, le président de la région Centre-Val de Loire, l'une des plus touchées par ce désastre social. Sur les sites de Saint-Jean-de-la-Ruelle (Loiret) et de Vendôme (Loir-et-Cher), où travaillaient 450 personnes, la nouvelle a l'effet d'une bombe. "On est tous abasourdis, mes collègues ont les larmes aux yeux", confie Jorge Carranho, délégué syndical CFE-CGC, la voix brisée par l'émotion. Devant les grilles de l'usine, la colère le dispute au désespoir. Des salariés brûlent des documents administratifs dans des braseros improvisés, un adieu dérisoire et poignant à une vie de labeur partie en fumée. "C'est de la rage, de la colère, de l'incompréhension. On se sera battus jusqu'au bout", lance Melkonyan Khachatur, secrétaire de la CGT, évoquant avec une amertume palpable un "beau cadeau de Noël".

Pour Célia Pinto, ouvrière à l'usine de Vendôme, la stupéfaction se mêle à une profonde tristesse. "C'est une décision très choquante. On a tout fait, mais ça n'a pas marché, on était bien ici, on est tous sous le choc. Les fêtes de Noël seront tristes", confie-t-elle. Autour d'elle, ses collègues partagent le même sentiment d'injustice. Comment accepter que malgré tous les efforts, toutes les mobilisations, tous les soutiens politiques affichés, rien n'ait pu empêcher l'inéluctable ?

La chronique d'un naufrage industriel

Comment en est-on arrivé là ? La chute de Brandt n'est pas le fruit d'un coup de tonnerre soudain, mais l'aboutissement d'une lente agonie. Placé en redressement judiciaire le 1er octobre 2025, le groupe, propriété du conglomérat algérien Cevital depuis 2014, n'a jamais réussi à se relever d'une série de coups durs qui se sont enchaînés avec une régularité implacable. Fragilisé par une crise persistante du marché de l'électroménager, lui-même plombé par un secteur immobilier atone, Brandt a vu ses ventes s'éroder inexorablement, avec un recul de - 3,9 % en 2024 après une année 2023 déjà difficile.

Le lien entre l'immobilier et l'électroménager est direct et brutal : l'achat de ces produits, notamment des appareils de cuisine, est souvent lié à un déménagement ou à une rénovation. Lorsque le marché de l'immobilier se grippe, c'est toute la chaîne qui en pâtit. Et Brandt, avec ses 260 millions d'euros de chiffre d'affaires, n'a pas échappé à cette spirale descendante.

Le groupe avait pourtant tenté de trouver des partenaires pour accompagner son développement et répondre aux besoins de financement de son activité. Mais cette recherche, qualifiée de "très active" par la direction, s'est révélée infructueuse. Aucun investisseur n'a voulu prendre le risque de miser sur un secteur en crise et une entreprise fragilisée, malgré son histoire prestigieuse et ses marques reconnues.

Face à l'abîme, un dernier espoir avait pourtant germé : un projet de reprise en Société Coopérative et Participative (SCOP), porté à bout de bras par les salariés et soutenu par le groupe Revive. Cette alternative, qui prévoyait de sauver entre 295 et 380 emplois sur les deux sites de production, avait reçu un large appui des pouvoirs publics et d'une majorité de salariés. Le modèle de la SCOP, qui répartit la gouvernance et les bénéfices entre les salariés, propriétaires de facto de l'entreprise, avait fait ses preuves ailleurs, notamment chez Duralex, qui avait ainsi échappé à la liquidation judiciaire.

L'État, par la voix des ministres de l'Économie et de l'Industrie, Roland Lescure et Sébastien Martin, avait promis une aide de 5 millions d'euros. Les collectivités locales ne sont pas restées en retrait. La région Centre-Val de Loire et la métropole d'Orléans s'étaient engagées à hauteur de près de 20 millions d'euros au total, incluant le portage des sites industriels pour un montant entre 4,5 et 5 millions d'euros. La région Île-de-France avait même annoncé, quelques jours avant l'audience, son intention de débloquer un million d'euros supplémentaire pour soutenir la reprise.

Mais le montage financier, nécessitant entre 20 et 25 millions d'euros pour relancer la machine, s'est heurté à un mur : celui des banques. Dans un communiqué commun, les ministres ont fait part de leur "profonde tristesse", déplorant que "les autres acteurs indispensables n'ont pas souhaité se positionner pour sauver Brandt". Une critique à peine voilée du secteur bancaire, accusé d'avoir abandonné un fleuron en pleine tempête. Le gouvernement avait ces derniers jours appelé les banques à "jouer le jeu", leur soutien étant indispensable pour convaincre le tribunal de la viabilité de l'unique projet de reprise déposé.

Un gâchis national et la fin du "Made in France"

Au-delà du drame humain et social, la liquidation de Brandt est un symbole puissant et douloureux du déclin industriel français. "Le made in France s'arrête avec nous sur l'électroménager", se lamente Jorge Carranho, résumant en une phrase l'ampleur de la catastrophe. C'est tout un savoir-faire, une expertise accumulée sur un siècle, qui disparaît. Les noms de Vedette, Sauter, De Dietrich, autrefois synonymes de qualité et de durabilité, ne seront bientôt plus que des souvenirs, des logos sur des appareils vieillissants qui trônent encore dans quelques cuisines françaises.

La décision du tribunal de Nanterre sonne le glas d'une certaine idée de la souveraineté industrielle, si souvent brandie dans les discours politiques. "Alors qu'on érige la souveraineté industrielle en priorité, on laisse filer les marques iconiques", s'insurge le sénateur socialiste du Loiret, Christophe Chaillou, ancien maire de Saint-Jean-de-la-Ruelle . "Je suis à la fois abasourdi par cette décision et très en colère, abasourdi parce qu'il s'agit de 700 salariés et complètement en colère parce qu'alors qu'on érige la souveraineté industrielle en priorité, on laisse filer les marques iconiques", poursuit-il, pointant du doigt le décalage entre les paroles et les actes.

Les territoires meurtris par la désindustrialisation

Au-delà des chiffres, ce sont des territoires entiers qui sont meurtris par cette liquidation. Saint-Jean-de-la-Ruelle, près d'Orléans, employait 350 salariés dans l'usine Brandt. Vendôme, dans le Loir-et-Cher, en comptait 93. À ces effectifs s'ajoutent ceux du centre de service après-vente en région parisienne, à Saint-Ouen-l'Aumône (Val-d'Oise), et du siège social situé à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine). Au total, ce sont donc près de 700 emplois directs qui disparaissent, sans compter les emplois indirects liés à la sous-traitance et aux services associés.

Pour ces régions, la perte est immense. Brandt n'était pas seulement un employeur, c'était un symbole, un repère, une fierté. Un rassemblement de soutien a eu lieu ce jeudi midi devant l'usine de Saint-Jean-de-la-Ruelle, témoignant de l'attachement des habitants à cette entreprise centenaire. Mais les rassemblements et les manifestations n'y ont rien changé. Le tribunal a tranché, et la sentence est sans appel.

Le sénateur Christophe Chaillou déplore l'absence de soutien du secteur privé. "Les pouvoirs publics se sont largement investis. Je ne critique pas, mais il manque quand même le secteur bancaire, le secteur privé", analyse-t-il. Une critique qui résonne comme un constat d'impuissance face à la logique financière qui domine désormais l'économie.

Un modèle économique fragilisé

La chute de Brandt s'inscrit dans un contexte plus large de fragilisation du secteur de l'électroménager en France et en Europe. Affecté par la crise persistante de l'immobilier, cette baisse structurelle des ventes s'explique par plusieurs facteurs : la saturation du marché, l'allongement de la durée de vie des appareils, et surtout la crise du logement qui freine les déménagements et les rénovations.

À cela s'ajoute une concurrence féroce des fabricants asiatiques, qui proposent des produits à des prix souvent inférieurs, même si la qualité n'est pas toujours au rendez-vous. Brandt, malgré ses marques reconnues et son savoir-faire, n'a pas réussi à maintenir ses parts de marché face à cette concurrence. 

La production de Brandt était quasiment à l'arrêt depuis plusieurs semaines, et le groupe ne pouvait plus payer les salaires après le 15 décembre, selon des sources concordantes. Une situation d'urgence absolue qui rendait la décision du tribunal encore plus cruciale. Mais le tribunal a estimé que les garanties financières n'étaient pas suffisantes pour valider le projet de SCOP, malgré les soutiens publics affichés.

L'échec du modèle de la SCOP

Le projet de SCOP, porté par le groupe Revive et soutenu par une majorité de salariés, représentait pourtant une lueur d'espoir. Ce modèle, qui a fait ses preuves dans d'autres entreprises en difficulté à l'instar de Duralex, permet aux salariés de reprendre en main leur outil de travail et de décider collectivement de l'avenir de leur entreprise. Chez Duralex justement, la SCOP avait permis d'échapper à la liquidation judiciaire et de relancer l'activité.

Mais pour Brandt, les conditions n'étaient pas réunies. Le montage financier nécessitait entre 20 et 25 millions d'euros, une somme considérable que les seuls soutiens publics ne pouvaient couvrir. Les banques, sollicitées pour compléter le tour de table, n'ont pas suivi. Leur refus de s'engager a été fatal au projet. Sans leur soutien, le tribunal n'a pas pu valider le plan de reprise, jugeant les garanties financières insuffisantes.

Cette décision pose une question fondamentale : jusqu'où les pouvoirs publics peuvent-ils aller pour sauver une entreprise en difficulté ? Les 20 millions d'euros promis par l'État et les collectivités locales représentaient déjà un effort considérable. Fallait-il aller plus loin ? Et surtout, est-il normal que les banques, qui bénéficient souvent du soutien de l'État en période de crise, refusent de prendre le moindre risque pour sauver un fleuron industriel ?

Les réactions politiques

Les réactions politiques n'ont pas tardé. Outre les déclarations des ministres et des élus locaux, de nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer cette liquidation. À gauche comme à droite, on s'accorde à dire que la disparition de Brandt est un échec collectif, un symbole de l'incapacité de la France à préserver son tissu industriel.

Les syndicats, eux, sont partagés entre la colère et l'amertume. "On a un sentiment de gâchis total, parce que le made in France s'arrête avec nous sur l'électroménager. On avait un projet de Scop où, même si on avait que la moitié des salariés, on était presque heureux de sauver la moitié. Mais, là, c'est vraiment la fin, c'est-à-dire une grosse décision qui nous condamne tous", déclare Jorge Carranho. Pour lui, comme pour beaucoup de ses collègues, cette liquidation est vécue comme une trahison. Une trahison des banques, qui n'ont pas voulu prendre le risque.

Quelles perspectives pour les salariés ?

Pour les 700 salariés de Brandt, l'avenir est désormais incertain. Le gouvernement a promis un accompagnement, mais les promesses ne suffisent pas à rassurer des familles qui vont se retrouver sans emploi en pleine période des fêtes de fin d'année. Les dispositifs d'accompagnement existent : reclassement, formation, indemnités de licenciement. Mais dans des régions déjà fragilisées par la désindustrialisation, les opportunités de reconversion sont limitées.

Certains salariés espèrent pouvoir retrouver un emploi dans le secteur industriel, mais les perspectives sont sombres. D'autres envisagent une reconversion complète, dans des secteurs totalement différents. Mais à 50 ou 55 ans, changer de métier n'est pas une mince affaire. Pour beaucoup, la liquidation de Brandt sonne comme la fin d'une carrière, et peut-être même la fin d'un monde.

Un symbole du déclin industriel français

La liquidation de Brandt s'inscrit dans une longue liste de fermetures d'usines et de délocalisations qui ont marqué la France ces dernières décennies. De Moulinex à Alstom, en passant par Arcelor et tant d'autres, le tissu industriel français s'est progressivement effrité, victime de la mondialisation, de la concurrence internationale, et parfois de choix stratégiques discutables.

Brandt, avec son siècle d'existence et ses marques emblématiques, représentait pourtant ce qui se fait de mieux en matière de savoir-faire français. Ses produits étaient reconnus pour leur qualité, leur durabilité, leur design. Mais cela n'aura pas suffi à sauver l'entreprise. Face à la logique financière et à la crise structurelle du secteur, le savoir-faire et la tradition n'ont pas fait le poids.

Cette liquidation pose une question essentielle : la France peut-elle encore prétendre à une souveraineté industrielle ? Peut-elle encore fabriquer des produits de grande consommation sur son territoire, ou est-elle condamnée à devenir un simple pays de services, dépendant des importations pour ses besoins les plus élémentaires ? La disparition de Brandt, dernier grand fabricant français de gros électroménager, semble apporter une réponse cruelle à cette question.

Qui sera le prochain ?

Le crépuscule de Brandt laisse une cicatrice béante dans le paysage industriel français et une question lancinante : qui sera le prochain ? Combien d'autres fleurons industriels vont-ils disparaître avant que les pouvoirs publics et les acteurs économiques ne prennent la mesure de l'urgence ? La souveraineté industrielle, si souvent invoquée dans les discours, ne peut rester un vœu pieux. Elle exige des actes, des investissements, des prises de risques.

Puis, nos gouvernants ont un rôle essentiel dans la préservation du tissu économique national. En effet, ce sont eux qui mettent en place des politiques attractives ou non, ce sont eux qui déploient des mesures protectionnistes ou non, ce sont encore eux qui votent les lois et les normes appliquées aux entreprises françaises. Il semble aujourd'hui inconcevable que des marchandises étrangères, qui ne répondent à aucune normes pourtant appliquées par les entreprises françaises, soient en concurrence directe avec nos industries qui ne peuvent faire le poids face à cette concurrence déloyale. Pire, est-il encore normal que la Chine soit considéré comme un pays en voie de développement et bénéficie à ce titre de conditions extrêmement favorables en matière de transport par rapport à une entreprise française ?

Pour les 700 familles qui s'apprêtent à passer des fêtes de fin d'année dans l'angoisse du chômage, tout cela laisse un goût amer. Pour les territoires meurtris par cette fermeture, c'est un nouveau coup dur qui s'ajoute à une longue liste. Pour la France, c'est un symbole de plus de son déclin industriel.