Yellowpark à Nantes : Chronique d'un fiasco à 800 millions d'euros

La promesse d’un eldorado urbain
En 2017, une annonce secoue la métropole nantaise. Waldemar Kita, l’homme d’affaires franco-polonais à la tête du FC Nantes depuis 2007, dévoile son grand œuvre : le Yellowpark. Un projet titanesque, bien plus qu’un simple stade.
Sur les 23 hectares du site de la Beaujoire, un nouveau quartier devait sortir de terre. Au cœur de ce projet, une nouvelle arène de 40 000 places, moderne et multifonctionnelle, destinée à remplacer le stade historique de la Beaujoire, jugé vieillissant. Autour, un vaste programme immobilier de 1 500 à 2 000 logements, 50 000 m² de bureaux, des commerces, et même des résidences pour personnes âgées.
Le montage financier, présenté comme l’un des points forts du projet, se voulait exemplaire : 100% privé. Un budget colossal de 800 millions d’euros, dont 200 millions pour le seul stade, devait être entièrement supporté par le duo formé par Waldemar Kita et le promoteur immobilier nantais Réalités, dirigé par Yoann Choin-Joubert.
Pour la collectivité, l’opération semblait alléchante : aucun denier public ne serait investi directement. La métropole, présidée par Johanna Rolland, n’avait qu’à vendre le terrain, estimé à 10,6 millions d’euros par la Direction générale des finances publiques, et à encaisser les bénéfices d’un projet qui promettait de faire rayonner Nantes à l’international.
Les premières fissures dans l’édifice
Pourtant, dès sa présentation, le projet Yellowpark suscite une levée de boucliers.
Des associations de riverains et de supporters du FC Nantes montent au créneau. L’idée de raser le stade de la Beaujoire, théâtre des plus grandes heures du club, pour le remplacer par une nouvelle enceinte privée, heurte une partie de l’opinion publique.
La perspective de voir surgir un quartier dense, avec ses milliers de nouveaux habitants, inquiète. La contestation s’organise, et une pétition contre le projet recueille des milliers de signatures.
L’absurdité de la situation est pointée du doigt par des experts comme Laurent Devisme, professeur à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Nantes. Face à la grogne, la municipalité fait un premier pas en arrière et décide de conserver le stade de la Beaujoire. On se retrouve alors avec la perspective surréaliste de deux stades, l’un public et l’autre privé, se faisant face à quelques centaines de mètres de distance.
Le personnage de Waldemar Kita, au style de gestion parfois autoritaire et à la relation souvent houleuse avec une partie des supporters, cristallise les tensions. Alors que Johanna Rolland prône la « co-production » et le dialogue citoyen, la méthode Kita, perçue comme un passage en force, crée un décalage qui fragilise le projet.
Le coup de grâce politique et judiciaire
Le 9 novembre 2018, Johanna Rolland annonce l’abandon du projet immobilier, mais maintient la construction du nouveau stade. Un premier recul qui ne sera pas le dernier. Le coup de grâce intervient le 25 février 2019. Dans un communiqué, la maire de Nantes annonce l’arrêt définitif du projet Yellowpark.
La raison invoquée est une bombe : l’annonce d’une enquête préliminaire du Parquet National Financier (PNF) visant la situation fiscale de Waldemar Kita. « L’annonce d’une enquête préliminaire du parquet national financier visant la situation fiscale de M. Kita rend impossible la cession d’un terrain public à son profit », déclare alors Johanna Rolland.
L’affaire prend une nouvelle dimension. Le nom de Waldemar Kita est associé aux « Panama Papers », une fuite massive de documents révélant les pratiques d’évasion fiscale de nombreuses personnalités à travers le monde.
Une société offshore, Dylan Limited, domiciliée aux îles Vierges britanniques et détenant un yacht, est liée à une adresse à Uccle, en Belgique, où est également domiciliée la holding de Kita, Flava Groupe. Bien que l’homme d’affaires ait toujours nié son implication, le mal est fait. Le climat de suspicion rend politiquement intenable la poursuite d’un projet d’une telle ampleur, impliquant la cession de biens publics.
La facture d’un échec
L’abandon du Yellowpark ouvre un nouveau chapitre, judiciaire celui-là.
S’estimant floué, Waldemar Kita réclame des comptes à Nantes Métropole.
La holding Flava et le FC Nantes assignent la collectivité en justice et demandent la somme de 7,9 millions d’euros en réparation du préjudice subi.
La bataille juridique révèle cependant un détail crucial. Un protocole d’accord, signé en 2017, stipulait que le FC Nantes et sa holding s’engageaient à ne réclamer aucune indemnité en cas d’abandon du projet et à financer les études à leurs frais. Le rapporteur public qualifiera même l’engagement de ces dépenses de la part du club d’« imprudence ».
En juillet 2023, le tribunal administratif de Nantes rend sa décision. Loin des millions réclamés par Waldemar Kita, la justice condamne Nantes Métropole à verser un peu plus de 118 000 euros au FC Nantes. Une somme correspondant à une facture pour des études réalisées entre le 9 novembre 2018 (date de l’abandon du projet immobilier mais du maintien du stade) et le 25 février 2019 (date de l’abandon définitif). Le tribunal reconnaît une faute de la collectivité pour avoir rompu les pourparlers durant cette période, mais limite considérablement la portée de l’indemnisation.
Au-delà de cette somme, le coût pour la collectivité est plus diffus mais bien réel. Des mois de travail des services de la métropole, des études, des débats publics, et un projet de territoire qui a mobilisé l’attention et l’énergie des élus pour finalement aboutir à une impasse. Sans oublier les 19,4 millions d’euros que la métropole prévoyait de dépenser pour adapter les infrastructures publiques (passerelle, voiries, etc.) autour du projet. Des fonds qui, s’ils n’ont pas été déboursés, témoignent de l’ampleur de l’engagement public indirect dans ce projet prétendument 100% privé.
Le Yellowpark restera dans l’histoire de Nantes comme le symbole d’un échec politique de la Maire sortante.




