Faillites d'entreprises : 153 000 emplois détruits et seulement 1 % de patrons protégés

Publié le 18 mars 2026 à 15:00
par Stéphane Alligne
153 000 emplois détruits en 2025 à cause de la faillite de TPE, PME, artisans, commerçants. Les patrons de ces sociétés se retrouvent bien souvent sans rien, à devoir rembourser les dettes de leur entreprise qui a fait faillite.
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Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans le destin de ces hommes et femmes qui ont tout risqué pour créer, développer, faire vivre une entreprise, et qui se retrouvent du jour au lendemain sans revenus, sans droits, sans filet. 

Pas de France Travail pour eux. Pas d'allocation chômage versée automatiquement. Rien, ou presque. En 2025, ils sont 61 459 à avoir vécu ce naufrage silencieux, selon l'Observatoire de l'emploi des entrepreneurs publié conjointement par l'association GSC et le cabinet Altares.

Un record absolu qui induit la destruction de 92 000 emplois salariés corrélatifs (estimation basse).

Un chiffre qui devrait faire trembler les murs de Bercy et réveiller les consciences politiques.

En France, la faillite est autant stigmatisée que la réussite.

Les chiffres sont là, implacables

En 2025, 61 459 dirigeants d'entreprises ont dû cesser leur activité à la suite d'une défaillance. 

Ce chiffre marque une progression de + 1 % par rapport à 2024, ce qui pourrait sembler rassurant après trois années de hausse vertigineuse : + 34 % en 2022, + 33 % en 2023, + 18 % en 2024. Seulement cette « stabilisation » n'est qu'un trompe-l'œil. 

Elle survient sur un plateau historiquement élevé, dans un contexte économique que le président de la GSC, Hervé Kermarrec, qualifie lui-même de « fortement dégradé ». Les dirigeants, dit-il, « naviguent à vue ». 

Une formule qui sonne comme un aveu d'impuissance collective.

La Banque de France, de son côté, a recensé 68 961 redressements et liquidations judiciaires sur les 12 mois achevés fin janvier 2026. 

En revanche, le rythme qui semblait se ralentir est reparti à la hausse en janvier (+ 4,1 %). 

Le cabinet Altares, dans son bilan annuel publié en janvier 2026, comptabilise quant à lui 69 957 défaillances sur l'ensemble de l'année 2025, soit une hausse de + 3,1 % par rapport à 2024, avec un record absolu au quatrième trimestre : 19 024 entreprises en défaut sur les seuls trois derniers mois de l'année.

Si la crise frappe sans distinction, certains secteurs portent un fardeau particulièrement lourd.

Le bâtiment et le commerce duremment touchés

La construction concentre à elle seule 25,2 % des liquidations judiciaires suivie de près par le commerce avec 21,3 %.

Ces deux secteurs, pourtant, affichent une légère amélioration (-3 % et -1,8 % respectivement en 2025). 

C'est dans tous les autres secteurs que la situation empire, parfois dramatiquement.

L'industrie manufacturière enregistre une hausse de  + 21 % des défaillances parmi les grandes structures, tandis que les entreprises de taille intermédiaire (ETI) et les PME de plus de 100 salariés apparaissent de plus en plus exposées. 

En 2025, 236 grandes entreprises ont fait défaut, soit une progression de + 18,6 % en un an. Les noms résonnent comme autant de symboles d'une époque révolue : le groupe d'électroménager Brandt, la chaîne d'habillement IKKS, l'enseigne de décoration Casa. Des marques connues de tous, emportées par la tourmente.

75 % des entreprises défaillantes comptent moins de 3 salariés

Pour les plus petites structures, la réalité est encore plus brutale. 

Selon les données du troisième trimestre 2025 compilées par TF1 Info. Ce sont des micro-structures, des artisans, des auto-entrepreneurs qui ont franchi le pas vers la création d'une société, et qui se retrouvent aujourd'hui sans rien.

L'équation brutale des emplois détruits

La faillite d'un patron, ce n'est pas seulement la fin d'une aventure entrepreneuriale. C'est aussi, dans la très grande majorité des cas, la destruction d'emplois salariés. Car derrière chaque dirigeant qui cesse son activité, il y a des employés qui perdent leur poste.

Environ 153 000 emplois détruits

Pour mesurer l'ampleur réelle du désastre, il convient d'appliquer une projection raisonnée. 

Puisque 75 % des entreprises défaillantes emploient moins de trois personnes, et que les TPE françaises comptent en moyenne entre 1 et 2 salariés hors dirigeant, une estimation prudente conduit à retenir une moyenne de 1,5 salarié par entreprise défaillante.

Appliquée aux 61 459 patrons ayant perdu leur emploi en 2025, cette projection donne un total de 92 000 emplois salariés détruits, auxquels s'ajoutent les 61 459 postes de dirigeants eux-mêmes, soit un total estimé d'environ 153 000 emplois détruits directement liés aux défaillances impliquant un dirigeant.

Ce chiffre est cohérent avec les données officielles d'Altares, qui recensait 267 200 emplois menacés fin 2025 toutes défaillances confondues, soit 11 500 de plus qu'un an auparavant (+4,5 %). Il confirme que la crise des défaillances n'est pas seulement une crise des patrons : c'est une crise de l'emploi à part entière, qui ronge silencieusement le tissu économique français.

Le scandale du vide protecteur

Ce qui rend cette situation particulièrement révoltante, c'est l'absence quasi totale de protection sociale pour ces dirigeants en faillite. 

Contrairement à un salarié licencié qui bénéficie automatiquement de l'assurance chômage — financée par les cotisations de son employeur —, un chef d'entreprise qui voit sa société fermer ne perçoit généralement aucune indemnité.

La raison est simple et cruelle : le statut de dirigeant n'ouvre pas droit à l'assurance chômage de droit commun

Il existe bien une solution : la GSC (Garantie Sociale du Chef d'Entreprise) une assurance volontaire administrée par les organisations patronales (Medef, CPME, U2P), qui peut couvrir jusqu'à 80 % des revenus nets en cas de perte d'emploi involontaire. 

En revanche cette protection a un coût très élevé, et ses conditions d'accès sont restrictives. Résultat : seulement 1 % des patrons français y souscrivent.

Des patrons qui finissent par dormir dans leur voiture

La directrice générale de l'association 60 000 Rebonds — qui accompagne gratuitement les dirigeants après la liquidation de leur entreprise —, ne mâche pas ses mots : ce taux de couverture dérisoire « leur fait courir un très grand risque ».

Son association, fondée en 2012 par Philippe Rambaud, lui-même ancien cadre de Danone victime de la crise des subprimes, témoigne chaque jour de la réalité de ces chutes. Des patrons qui « finissent par dormir dans leur voiture ».

Des hommes et des femmes qui ont consacré leur vie à une entreprise, et qui se retrouvent du jour au lendemain sans toit, sans revenus, sans perspective.

Le profil de ceux qui tombent

L'Observatoire de l'emploi des entrepreneurs dresse un portrait précis de ces dirigeants en détresse.

L'âge médian des patrons touchés est de 45,8 ans en 2025, en légère baisse par rapport aux 46,3 ans de 2024. Ce rajeunissement traduit une réalité inquiétante : de plus en plus de jeunes entrepreneurs de moins de 26 ans sont concernés par une perte d'emploi.

Cependant c'est la tranche des 41-50 ans qui reste la plus durement frappée, représentant 28,4 % des suppressions d'emploi de patrons. Ce sont souvent des dirigeants qui avaient bâti leur entreprise sur la durée, qui avaient traversé des crises, qui pensaient avoir acquis une certaine solidité. 

L'Observatoire souligne avec une lucidité glaçante que « beaucoup occupaient des postes à la tête d'entreprises de plus de dix ans, montrant que l'ancienneté n'offre plus de protection » dans le contexte économique actuel.

À l'inverse, les entrepreneurs de plus de 50 ans semblent mieux résister : les pertes d'emploi reculent de 4,6 % pour les 51-60 ans, et même de 8,2 % pour les plus de 60 ans. Une résistance qui s'explique peut-être par une plus grande prudence financière, ou par des structures plus consolidées.

Thierry Millon, directeur des études chez Altares, résume avec une formule qui dit tout : cinq années d'instabilité économique ont « épuisé les ressources morales et financières de nombreux dirigeants »

Cinq ans de Covid, de hausse des coûts de l'énergie, de concurrence chinoise, d'instabilité politique, de taux d'intérêt élevés. 

Cinq ans à tenir bon, à puiser dans ses réserves, à espérer que demain serait meilleur. 

Et puis, l'effondrement.

Un contexte économique qui broie les plus fragiles

Pour comprendre cette vague de défaillances, il faut replacer les chiffres dans leur contexte.

La France a traversé, depuis 2020, une succession de chocs sans précédent.

La pandémie de Covid-19 d'abord, qui a paralysé l'économie pendant deux ans, avant que les aides d'État massives ne maintiennent artificiellement en vie des entreprises qui auraient dû, dans d'autres circonstances, déposer le bilan bien plus tôt. La fin de ces aides a déclenché un effet de rattrapage brutal, que les statistiques ont traduit par des hausses spectaculaires des défaillances en 2022, 2023 et 2024.

Puis sont venus d'autres coups. La flambée des prix de l'énergie, qui a étranglé les marges des artisans, des industriels, des commerçants.

La concurrence des produits chinois à bas coût, qui a mis à genoux des secteurs entiers de l'industrie manufacturière.

L'instabilité politique française depuis mi-2024, qui a gelé les décisions d'investissement et semé le doute chez les chefs d'entreprise. 

Et, en toile de fond, une croissance atone, une inflation maîtrisée mais des coûts de financement toujours élevés.

Dans ce contexte, les entreprises les plus vulnérables ont tenté de « jouer sur les délais de paiement », aggravant ainsi le risque commercial pour leurs fournisseurs et leurs partenaires. 

Un cercle vicieux qui a entraîné dans sa chute bien des structures qui auraient pu survivre dans un environnement plus clément.

Le droit à la seconde chance : un chantier urgent

Face à ce naufrage collectif, les voix s'élèvent pour réclamer une refonte en profondeur de la protection sociale des dirigeants. 

Thierry Millon, chez Altares, insiste : « Les mentalités sur l'échec entrepreneurial évoluent lentement, pourtant le droit à la seconde chance constitue un enjeu essentiel ».

En France, la faillite est autant stigmatisée que la réussite.

Pourtant, elle est vécue comme une honte personnelle plutôt que comme une étape dans un parcours entrepreneurial. Cette culture empêche des milliers de dirigeants de chercher de l'aide à temps, d'anticiper les difficultés, de se reconstruire après l'échec.

L'association 60 000 Rebonds, avec ses bénévoles et ses coachs certifiés, tente de combler ce vide en offrant un accompagnement gratuit sur deux ans aux entrepreneurs post-liquidation. Seulement une association ne peut pas se substituer à une politique publique. 

La question de l'extension de la protection chômage aux dirigeants, ou d'une réforme du régime de la GSC pour la rendre accessible au plus grand nombre, reste entière. C'est sur ce point que se trouve la solution.

En 2026, alors que la Banque de France signale un léger ralentissement du rythme des défaillances et que certains secteurs comme la construction (-8 %) ou le transport routier (-16 %) amorcent un redressement, l'espoir d'une accalmie existe.

Car derrière chaque chiffre, il y a une vie brisée. Et derrière chaque vie brisée, il y a une famille, des salariés, une communauté et un territoire qui perdent un peu de leur tissu économique et humain.

La France peut-elle continuer à demander à ses entrepreneurs de prendre tous les risques, sans leur offrir le moindre filet de sécurité quand ils tombent ?