Harcèlement d'Evaëlle : le procès de la honte, une enseignante face à ses juges

Les tentatives de suicide chez les moins de 15 ans ont augmenté de + 300% en dix ans.
Actualité

Versailles, France – Dans le silence feutré de la cour d'appel de Versailles, deux visages pétrifiés de douleur fixent le box des accusés. Ce sont ceux de Marie et Sébastien, les parents d'Evaëlle.

Depuis près de sept ans, ils mènent un combat acharné pour que justice soit rendue à leur fille de 11 ans, emportée par un désespoir d'adulte dans sa chambre d'enfant.

Ce 9 février 2026, un nouveau chapitre, peut-être le dernier, s'ouvre dans leur quête de vérité : le procès en appel de l'ancienne professeure de français d'Evaëlle, jugée pour harcèlement sur mineur. Une affaire qui, au-delà du drame intime, est devenue le symbole de la lutte contre le harcèlement scolaire et de la difficile reconnaissance de la responsabilité des adultes.

La descente aux enfers d'une enfant de 11 ans

Evaëlle Dupuis, née le 1er octobre 2007, était une jeune fille pleine de vie avant que son monde ne bascule à son entrée en sixième au collège Isabelle-Autissier d'Herblay, dans le Val-d'Oise, en septembre 2018. Déjà fragilisée par des brimades en primaire, elle devient rapidement la cible de ses camarades. Les insultes et les violences s'installent dans son quotidien.

Un jour, en attendant le bus, un élève la fait chuter, sa jambe frôlant la chaussée où circulent les voiture. Mais le harcèlement ne se limite pas à la cour de récréation. Il s'immisce jusque dans la salle de classe, là où un adulte aurait dû la protéger.

Au cœur du dossier se trouve une séance de « vie de classe » organisée en février 2019 par sa professeure de français, Pascale B., sur le thème du harcèlement. L'initiative, qui se voulait pédagogique, vire au cauchemar. L'enseignante demande aux élèves d'expliquer « pourquoi Evaëlle se sent-elle harcelée et exclue ? ». La jeune fille, prise pour cible devant tous, s'effondre en larmes.

Pour toute réponse, sa professeure, agacée, lui intime l'ordre de « répondre aux questions ». Pour Evaëlle, ce fut la « pire journée de [sa] vie ».

Cet épisode marque un point de non-retour. Les parents d'Evaëlle, Marie et Sébastien, déposent une première plainte le 18 février 2019, visant les élèves harceleurs. Evaëlle change de collège, mais le mal est fait. Le 21 juin 2019, quelques semaines après le classement sans suite de cette plainte, elle met fin à ses jours en se pendant dans sa chambre.

Une semaine auparavant, à la kermesse de son ancienne école, une institutrice lui avait glissé : « Tu es une petite fille exceptionnelle ». Evaëlle avait répondu, prophétique : « Ce n'est pas ce que disent les autres ».

Une enseignante entre déni et accusations

Face à la justice, Pascale B., aujourd'hui âgée de 63 ans et retraitée, nie toute responsabilité. Vêtue d'un tailleur marron, elle est entrée dans la salle d'audience par une porte dérobée, évitant les caméras. Elle se décrit comme une enseignante investie, avec quarante ans de carrière derrière elle, et un dossier administratif « élogieux ». Elle assure n'avoir « aucune responsabilité » dans le mal-être de son ancienne élève et espère que la cour confirmera sa relaxe.

Pourtant, les témoignages de nombreux élèves brossent un portrait bien différent. Une grande majorité d'entre eux confirment que l'enseignante « criait souvent contre elle et l'isolait au fond de la classe ». L'avocate des parents, Me Delphine Meillet, décrit un « système dans lequel elle stigmatisait les élèves dits 'fragiles' » tout en nouant une « sorte de complicité avec les faiseurs de troubles ». Des accusations graves, qui contrastent avec le déni de l'accusée, dont la « froideur confondante » et l'absence de mot pour la famille ont marqué les esprits lors du premier procès.

Un premier jugement controversé et l'enjeu de l'appel

En avril 2025, à la surprise générale, le tribunal correctionnel de Pontoise relaxe l'enseignante. Les juges estiment que les éléments retenus sont « discordants, indirects, peu précis » ou relèvent de « comportements appropriés et légitimes pour l'exercice de l'autorité d'un enseignant ». Le tribunal va même jusqu'à suggérer que Pascale B. aurait pu harceler Evaëlle « sans le faire exprès », concluant qu'il « n'existe pas de délit de harcèlement involontaire ».

Une décision qui a provoqué la colère et l'incompréhension des parents d'Evaëlle. « Les justifications ne sont pas carrées. Il y a trop de fautes, trop d'erreurs », a déploré Marie, la mère d'Evaëlle. Le parquet, qui avait requis 18 mois de prison avec sursis, a immédiatement fait appel, estimant que le harcèlement de l'enseignante avait « rendu socialement acceptables les comportements harcelants des élèves ».

Ce nouveau procès est donc crucial. Il pose la question fondamentale de l'intentionnalité dans le délit de harcèlement, un point sur lequel la jurisprudence a évolué. « La Cour de cassation a enlevé le fait qu'il faut prouver l'intention pour reconnaître le harcèlement », rappelle l'une des avocates des parents. Pour Marie et Sébastien, l'enjeu est immense : « On espère que cette fois les enfants seront crus ».

Qui est responsable du suicide d'Évaëlle ?

Le harcèlement et ses conséquences, ne sont pas un échec collectif, mais bien individuel

Chaque professeur qui savait est coupable, chaque élève qui s’était rangé derrière les bourreaux est complice, chaque parent qui était informé sans le dire est tout autant responsable que les auteurs principaux des faits de harcèlement.

Un drame national, une loi pour l'avenir

L'affaire Evaëlle a eu un retentissement national, mettant en lumière le fléau du harcèlement scolaire qui, selon les estimations, toucherait près d'un million d'enfants en France. Ce drame, comme d'autres, a contribué à une prise de conscience collective et politique, qui a abouti à la loi du 2 mars 2022. Ce texte a fait du harcèlement scolaire un délit spécifique, passible de peines pouvant aller jusqu'à dix ans de prison en cas de suicide de la victime.

Les statistiques sont alarmantes : 35% des jeunes déclaraient avoir subi du harcèlement en 2025, et les tentatives de suicide chez les moins de 15 ans ont augmenté de + 300% en dix ans. Le procès en appel de l'enseignante d'Evaëlle est donc bien plus qu'une affaire individuelle. Il est un test pour la justice et pour la société tout entière. Osera-t-elle, comme l'espèrent les parents d'Evaëlle, « franchir le Rubicon » et condamner un membre du corps enseignant pour harcèlement scolaire ? La réponse, attendue d'ici l'été, sera scrutée par des milliers de familles qui, chaque matin, déposent leurs enfants à la grille de l'école avec l'espoir qu'ils y soient en sécurité.