Nantes : cimetières à l'abandon, faut-il choisir entre biodiversité et respect des morts ?

Les cimetières de Nantes ne devraient pas être un lieu d'écologie politique mais un lieu de recueillement à la mémoire des disparus.
Actualité
Dans les allées des cimetières Nantais, les herbes folles ont pris leurs quartiers. Hautes parfois jusqu'aux hanches, elles transforment ce qui devrait être un lieu de recueillement paisible en un parcours du combattant pour les familles venues honorer leurs défunts.
 
"Nos cimetières ne sont pas un lieu d'écologie politique mais un lieu de recueillement à la mémoire de nos disparus"
 
Imaginez simplement votre mère ou votre grand-mère octogénaire en déambulateur ou soutenue par des béquilles, devoir se frayer un chemin dans les hautes herbes de ces cimetières laissés à l'abandon par la Mairie de Nantes afin de se recueillir sur la tombe de leur défunt mari ?
 
Est-ce ainsi que nos élus nantais respectent nos défunts et leurs familles ?
 
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Crédit photo : Fayçal Chebourou
 
Cette situation, loin d'être anecdotique, cristallise depuis plusieurs années les tensions autour de la gestion des espaces funéraires Nantais.
 
La métropole ligérienne compte quinze cimetières municipaux répartis sur cinquante-deux hectares, soit près d'1% de la superficie totale de la ville. 
 
Ces espaces, traditionnellement entretenus de manière rigoureuse, sont devenus le théâtre d'un débat passionné opposant les partisans d'une gestion écologique, perçue comme un abandon pur et simple de l'entretien attendu par les usagers, aux défenseurs d'une préservation de ces lieux de mémoire pour des milliers de familles Nantaises. 
 
Au cœur de cette controverse, une question fondamentale : comment concilier respect des défunts et préservation de l'environnement ?

Une politique municipale assumée mais contestée

Depuis 2010, la Ville de Nantes a fait le choix radical d'abandonner l'usage des pesticides dans ses cimetières, anticipant de sept ans l'interdiction légale qui s'applique depuis 2017 à tous les espaces publics.
 
Cette décision s'inscrit dans une démarche plus large de "révolution verte" prônée par l'équipe municipale de Johanna Rolland, qui entend transformer ces lieux de mémoire en véritables refuges de la biodiversité urbaine.
 
Elhadi Azzi, conseiller municipal délégué aux cimetières, défend cette vision avec conviction. 
 
La stratégie municipale consiste à "supprimer le bitume pour laisser pousser les herbes dans les allées, installer des haies et des mares, planter des fleurs et de nouveaux arbres pour créer de l'ombre et de la fraîcheur dans ces lieux à dominante minérale qui constituent des îlots de chaleur l'été"
 
Sauf que dans la réalité c'est l'anarchie.
 

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Crédit photo : Stéphane Alligne
Quelle est la prochaine étape ? Interdire les nouvelles sépultures afin de préserver ces espaces où la biodiversité s'est dorénavant développée ?
 
Cette approche, baptisée "renaissance des cimetières", vise à développer la biodiversité en milieu urbain tout en offrant aux visiteurs un cadre plus naturel dont ils ne veulent pas.
 
Sur le plan environnemental, les ornithologues ont recensé une quinzaine d'espèces d'oiseaux différentes dans les cimetières de Nantes. Les papillons et autres insectes pollinisateurs ont également fait leur retour, transformant progressivement ces espaces sacrés pour les familles en corridors écologiques au sein de l'agglomération nantaise.
 
La valériane, cette plante aux vertus apaisantes, s'épanouit désormais librement entre les sépultures, accompagnée de coquelicots, de rosiers sauvages et d'une multitude d'autres espèces végétales.
Naturellement, ces herbes folles viennent abîmer les pierres tombales, car sans entretien, celles-ci poussent dorénavant n'importe où et abîment les jointures des monuments funéraires.
 
Un cimetière est un lieu sacré pour les familles et leurs défunts ; nullement une zone naturelle conçue pour la préservation des animaux. D'autant plus qu'il existe déjà de nombreuses zones spécifiquement classées où sont préservées les espèces animales. 
Ce mélange des genres est davantage politique que véritablement écologique.
 
Quelle est la prochaine étape ? Interdire les nouvelles sépultures afin de préserver ces espaces où la biodiversité s'est dorénavant développée ?

Des familles prises entre incompréhension et colère

Cette situation ne fait pas l'unanimité parmi les visiteurs de ces cimetières. 
 
Laurent, un usager dont plusieurs membres de la famille reposent au cimetière Saint-Jacques de Nantes, ne décolère pas.
 
Pour lui, ce qu'il observe relève davantage de l'abandon que de l'écologie : "Quand on rentre, ça fait un petit peu film d'horreur, ça fait un petit peu Halloween" confie-t-il, décrivant des allées où l'herbe monte parfois jusqu'aux genoux et où il faut "lever les pattes" pour se frayer un chemin jusqu'aux tombes.
 
Le témoignage de Mauricette, octogénaire et habituée du même cimetière, illustre les difficultés concrètes rencontrées par les visiteurs les plus fragiles :
 
"Quand je suis venue il y a quelques jours, avant qu'ils ne désherbent près de la tombe de mes parents et de mon frère, j'en avais jusqu'aux hanches, de l'herbe, en faisant attention à ne pas tomber dans les trous"
 
Ces témoignages révèlent un décalage flagrant entre les intentions municipales et la réalité vécue par les familles.
 
La situation devient particulièrement problématique lors des intempéries, quand les allées non entretenues se transforment en véritables bourbiers
 
Les personnes âgées ou à mobilité réduite se trouvent alors dans l'impossibilité d'accéder aux sépultures de leurs proches, transformant ce qui devrait être un moment de recueillement en épreuve physique.
 
Certaines familles n'ont d'autre choix que de prendre en charge elles-mêmes l'entretien des abords des tombes, créant une forme de délégation de service public non assumée.
 
Les familles des défunts vont-elles devoir assigner la Mairie de Nantes afin que cesse cette situation ?

Un entretien des cimetières réduit au strict minimum

La réalité de l'entretien des cimetières Nantais labellisés "Éco Jardins" se résume à deux interventions annuelles : une avant la Toussaint et une autre six mois plus tard.
 
Seules les entrées des cimetières bénéficient d'un entretien plus régulier, dans un souci évident de préserver les apparences pour les passants occasionnels. 
 
Cette politique du minimum contraste fortement avec les attentes des familles, qui versent environ 500€ pour une concession de quinze ans et espèrent en retour un entretien décent des lieux.
 
Cédric Enyenge-Essombe, responsable à la direction Nature et Jardins de la ville de Nantes, reconnaît que le système n'est pas parfait. 
 
Il évoque notamment un "couac" survenu lors de la réservation des prestations d'entretien, ayant entraîné un mois de retard couplé à des conditions climatiques particulièrement favorables à la pousse végétale.
 

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Crédit photo : Fayçal Chebourou
 
"On le déplore parce que ça ne reflète pas ce qu'on a envie d'avoir, c'est-à-dire de beaux cimetières", admet-il, tout en maintenant que l'entretien est réalisé quatre fois par an et non deux à trois comme l'indiquent les panneaux d'information.
 
Cette gestion minimaliste s'accompagne d'une contrainte supplémentaire : les jardiniers municipaux n'ont pas le droit d'intervenir sur les concessions elles-mêmes, considérées comme des propriétés privées.
 
Ainsi, une plante qui pousse spontanément sur une pierre tombale ne peut être taillée par les services municipaux, laissant aux familles le soin de gérer ces situations parfois ubuesques de plantations qu'ils n'ont pas réalisé et dont ils doivent pourtant assurer l'entretien.

Un changement attendu par les Nantais

Dans un contexte pré-électoral, cette problématique n'a pas tardé à être mise en avant par l'opposition municipale. 
Le groupe "Mieux Vivre à Nantes", mené par Laurence Garnier, a publié un communiqué cinglant intitulé "Respectons nos défunts, entretenons nos cimetières"
 
Les élus de droite et du centre dénoncent des "abords de sépultures laissés à l'état de friches" et affirment que "nos cimetières ne sont pas un lieu d'écologie politique mais un lieu de recueillement à la mémoire de nos disparus".
 
Fayçal Chebourou, citoyen engagé proche de l'opposition, multiplie les alertes sur les réseaux sociaux et auprès des élus. Il critique ce qu'il considère comme un "entêtement" et une "obsession expérimentale" de la part de la majorité municipale. "Il s'agit plus d'une question de lubie politique que d'une question de moyens", assène-t-il, estimant que "cela n'empêche pas de passer le rotofil ou la binette" pour maintenir un minimum de décence.
 
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Cette politisation du débat tend à occulter les enjeux réels où les familles endeuillées se retrouvent prises en otage d'un débat qui les dépasse. Elles veulent retrouver des cimetières entretenus, accessibles et respectueux de leurs proches. Un cimetière est un lieu sacré.

Des solutions d'équilibre possibles

Pourtant, l'opposition entre écologie et respect des défunts n'est pas insurmontable. 
 
D'autres collectivités ont réussi à concilier ces deux exigences en adoptant une gestion différenciée des espaces. Cette approche consiste à maintenir un entretien soigné des allées principales et des abords immédiats des sépultures, tout en laissant se développer la végétation spontanée dans des zones spécifiquement dédiées à la biodiversité.
 
La création d'espaces de "nature sauvage" clairement délimités et signalés permettrait aux visiteurs de comprendre la démarche municipale tout en préservant l'accessibilité et la dignité des lieux. 
 
Des panneaux pédagogiques pourraient expliquer l'intérêt écologique de ces zones tout en rassurant les familles sur l'engagement municipal en faveur du respect des défunts.
 
L'augmentation de la fréquence d'entretien, même limitée aux allées principales, représenterait également un compromis acceptable. 
 
Passer de deux à quatre interventions annuelles, avec une attention particulière portée aux périodes de forte croissance végétale, permettrait de maintenir un niveau de décence minimal sans remettre en cause les objectifs environnementaux.

Un débat révélateur des mutations urbaines

Au-delà de la seule question des cimetières, ce débat nantais révèle les tensions inhérentes aux mutations que connaissent nos villes face aux défis environnementaux.
 
La transition écologique des espaces urbains implique nécessairement une évolution des représentations et des pratiques, qui ne se fait pas sans résistances ni incompréhensions.
 
Les cimetières, par leur charge symbolique et émotionnelle particulière, cristallisent ces difficultés de manière particulièrement aiguë. Ils constituent des espaces où se rencontrent l'intime et le public, le passé et l'avenir, la tradition et l'innovation. Y introduire des changements, même justifiés par des considérations environnementales légitimes, nécessite une pédagogie et une concertation que la municipalité nantaise semble avoir négligées.
 
La question de la sécurité vient également compliquer le tableau. Les cimetières nantais, et notamment celui de Saint-Jacques, ont connu plusieurs incidents ces derniers mois, avec des agressions et des vols qui ont contraint la municipalité à renforcer la surveillance, particulièrement durant la période de la Toussaint. 
Cette problématique sécuritaire, bien que distincte de celle de l'entretien, contribue à renforcer le sentiment d'abandon ressenti par les usagers.

Vers une nécessaire reprise de l'entretien des cimetières

L'avenir des cimetières nantais se joue aujourd'hui dans la capacité des acteurs concernés à dépasser les postures politiques pour construire ensemble une vision partagée de ces espaces sacrés.
 
Les familles endeuillées, attachées à la dignité des lieux où reposent leurs proches, doivent pouvoir exprimer leurs attentes sans être accusées de conservatisme (ou d'extrême droite simplement à cause de leurs attentes légitimes).
 
De leur côté, les défenseurs de la transition écologique doivent accepter que leurs convictions ne peuvent s'imposer sans dialogue ni compromis.
 
La municipalité nantaise, forte de son avance en matière d'abandon des pesticides, pourrait faire preuve d'innovation en utilisant les solutions techniques existantes permettant de concilier biodiversité et accessibilité.
 
Car au-delà des polémiques et des récupérations politiques, c'est bien la question du vivre-ensemble dans la ville de demain qui se pose. 
Les cimetières, dernières demeures de nos ancêtres et témoins de notre histoire collective, méritent mieux qu'un débat caricatural opposant écologie et tradition. Ils appellent une réflexion apaisée sur la manière dont nous voulons habiter nos villes, respecter notre environnement et honorer notre passé.
 
L'enjeu dépasse largement les frontières nantaises. Partout en France, les collectivités sont confrontées aux mêmes défis et aux mêmes tensions. 
Il est donc urgent que tous les acteurs concernés prennent la mesure de leur responsabilité et œuvrent ensemble à la construction de solutions durables et respectueuses de tous.
 
Sources et articles des confrères sur le même sujet à consulter sur les médias concernés :
 
Ouest-France. "Plus verts, les cimetières nantais sont-ils mal entretenus ?". 
France Bleu. "À Nantes, pour certains proches de défunts, le cimetière Saint-Jacques 'fait un peu film d'horreur'". 
Le Figaro. "«Herbes folles», sentiment d'abandon, manque de «décence»... À Nantes, l'entretien des cimetières fait débat".